Lettre ouverte à tous les marchands de rêves
Sur certains bouquins, jaquettes de DVD ou de CD, il faudrait ajouter un macaron, à l’attention des petites gourdes en mon genre, des écervelées, des nunuches. Un simple slogan préventif qui dirait « Attention ma fille, c’est un marchand de rêves ».
On pourrait aussi imaginer une illustration, quelque chose d’assez explicite, comme une gifle, un poignard planté dans un cœur, ou même carrément, une tête de mort, histoire de bien rappeler aux indomptables fantasques qu’Alexandre, Matthieu, Nemours, Darcy, Rochester, Solal, ou encore Jean-Louis n’existent pas.
Et surtout, il faudrait préciser que « Toute similitude avec un personnage existant serait purement fortuite et uniquement produite par le désir de reconnaissance de la consommatrice. »
Pour ce qui est des histoires d’amour comme Tristan et Yseult, entre nous, le coup de la vigne et du rosier qui sortent des tombeaux, je n’y ai jamais vraiment cru… Du moins, j’ai cessé d’y croire à ma majorité.
Mais vous, les autres :
Claude Pinoteau
Vous pouvez vous targuer d’avoir écrit un film qui a anéanti les fantasmes de toute une génération d’adolescentes.
Cela fait presque 20 ans que je l’attends, moi, le crétin qui me mettra les écouteurs de son iPod sur les oreilles, laissant s’échapper la douce voix de Richard Sanderson fredonnant Dreams are my reallity. J’ai espéré longtemps… Dans les soirées, dans les concerts, dans le métro, dans mon bain, et même dans la file d’attente du Mac Do. Jamais un homme ne m’a fait ce plaisir. Un plaisir idiot, un tout petit rien, mais qui a tellement de sens pour une femme née en 1980, qui a grandi avec Victoire Beretton.
Et non content de votre sabordage, vous avez décidé de prolonger le supplice en nous infligeant la Boum 2 (cf le mec qui saute du train pour venir nous retrouver sur le quai), et l’Étudiante.
Vous êtes un danger pour les amoureuses de l’amour.
Alexandre Jardin
Malgré l’environnement familial de votre enfance qui pourrait en partie vous excuser, vous êtes l’un des plus grands terroristes écrivain, sévissant sur le marché du rêve. N’est-il pas cruel de m’avoir convaincue, sombre idiote, qu’un homme serait prêt à me refaire chaque jour la cour pour ne pas laisser le quotidien affecter la passion… Ou encore qu’il pourrait se réinventer en amant pour faire renaitre le désir ? Une insulte à l’intelligence humaine pour la plupart ? Un léger divertissement romantique ? C’est probable. Pour moi, juste un scandale… Un affront supplémentaire à mon petit cœur, qui adolescent, s’est nourrit de vos histoires. Après les lectures de Fanfan et du Zèbre, j’étais profondément persuadée que les relations amoureuses pouvaient être ainsi, belles et singulières.
Vous êtes un danger pour les éternelles rêveuses.
Claude Lelouch
Vous êtes certainement le pire de tous. Le cinéaste tueur en série des affabulatrices maladives, l’empêcheur de s’armer pour la vie. Entre destins croisés, rencontres improbables et sensibleries en tout genre, vous m’avez appris une humanité qui n’existe pas, peuplée de gens imparfaits et abîmés, mais toujours foncièrement bons. J’ai grandi avec vos films et cette naturelle confiance en l’humain. J’ai pensé qu’il me suffirait d’envoyer un télégramme pour qu’un homme roule toute une nuit afin de me retrouver à Deauville. J’ai rencontré mille fois ce vieux monsieur qui boite, accompagné de son chien aussi bancal que lui. Je me suis vue sur les planches, avec mon Jean-louis, et j’ai laissé la Samba rentrer dans ma vie.
Vous êtes un danger pour les insouciantes utopistes.
« C’est beau quand même d’envoyer un télégramme comme ça, il faut avoir du culot. C’est vrai non? C’est extraordinaire qu’une femme, belle, vous envoie un télégramme comme ça, c’est merveilleux. Moi jamais j’aurai fait un truc comme ça. C’est formidable de la part d’une femme, c’est formidable ! Quel courage. Bon si je tiens cette moyenne, j’arrive à Paris vers six heures, six heures et demie. Six heures, six heures et demie, elle va être couchée bien sûr. Qu’est ce que je fais, je vais dans un bistrot? Je l’appelle d’un bistrot… Je vais chez elle… Une femme qui vous écrit sur un télégramme « je vous aime »… Vous venez chez elle. Oh oui je vais chez elle.»
Un homme et une femme.
Messieurs les marchands de rêves, c’est à vous que je m’adresse aujourd’hui, vous qui m’avez induite en erreur. Vous avez fait de moi un monstre avec vos sottises, une Emma Bovary du XXIe siécle, une romantique hyperbolique qui recherche en vain l’évasion et les grands sentiments, et qui ne tombe que sur des hommes décevants. Flaubert ne vendait pas du rêve, certes, mais il nous mettait en garde. Cette quête de l’amour est destructrice, puisque l’on se retrouve souvent confronté à des hommes banals et égoïstes, qui ne nous comprennent pas.
Elle est là, la vérité, et pourtant je fais front. Malgré les désillusions, je persévère vaillamment dans cette vision de l’amour, peut-être idiote et naïve, mais, qui a l’avantage de me faire me sentir toujours plus vivante. Qu’importe si la passion entre Ariane et Solal se termine dans la mort, elle aura été un temps sa « belle », et lui son « seigneur ».
Et si vous n’avez jamais gouté aux délices de l’amour fou, alors « Je vous souhaite d’être follement aimé. » (dernière phrase du roman L’amour fou, d’André Breton)



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